CHAPITRE 11
Arrivée à l’endroit précis où l’enfant de Paula a été conçu, là-haut sur la falaise sablonneuse de Joshua Tree National Monument, je m’allonge à l’ombre d’un grand yucca et je me perds dans la contemplation du ciel. Il est quand même miraculeux de constater qu’en cinq mille ans, le ciel n’a pas changé : je pourrais me trouver dans l’Égypte antique, couchée au bord du Nil, et le ciel serait exactement le même.
Pourtant, j’ai beaucoup de mal à rassembler les souvenirs de mon séjour égyptien.
Suzama m’a accueillie, à la fois dans sa maison et dans son cœur. Elle habitait avec ses parents dans une petite cabane. Ironiquement, la plus grande oracle de tous les temps était née d’un père et d’une mère aveugles tous les deux. Ni l’un ni l’autre n’ont jamais su à quoi je ressemblais, mais ils m’ont toujours traitée avec une immense gentillesse. Même l’étrange emploi du temps qui était le mien ne semblait pas les déranger. En ce temps-là, pour étancher ma terrible soif de sang, il me fallait chasser presque toutes les nuits, mais il était encore très difficile pour moi de me nourrir sans sacrifier ma victime. Je n’avais pas acquis la maîtrise de soi que donnent l’âge et l’expérience, mais comme à l’époque, beaucoup de gens, et surtout les vieilles personnes, mouraient de mort naturelle pendant leur sommeil, je faisais de mon mieux pour me limiter à ces proies-là. Cela me permettait également de ne pas éveiller les soupçons.
Une nuit, rentrant à la maison après l’une de mes expéditions, je trouvai Suzama éveillée. Je n’étais arrivée en Égypte qu’un mois auparavant, et cette nuit-là, Suzama m’accueillit avec des larmes dans ses grands yeux pensifs. Elle était assise devant la maison, sous les étoiles, et je pris place à ses côtés.
— Que se passe-t-il, Suzama ?
Elle ne voulut pas me regarder.
— Je t’ai suivie, ce soir.
Je pris une profonde inspiration.
— Tu as vu quelque chose ?
— J’ai vu ce que tu fais aux gens.
Elle se mit à pleurer.
— Pourquoi fais-tu ça ?
Pendant un long moment, je gardai le silence. Puis je dis :
— Je n’ai pas le choix. Ma survie en dépend.
Ce qui était la stricte vérité. Suzama, malgré ses dons de médium et son immense talent, ne s’était pas rendu compte que son amie était une vampire. Lors de notre première rencontre, elle n’avait eu que de vagues soupçons quant à ma véritable nature.
Elle fut horrifiée par ma déclaration.
— Mais… Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas un être humain comme les autres. Je suis une vampire.
Dans l’Égypte antique, le mot existait déjà, et Suzama comprit parfaitement ce que je voulais dire. Mais loin de me fuir, elle prit ma main entre les siennes.
— Explique-moi comment c’est arrivé, me dit-elle.
Et je lui racontai alors l’histoire de ma vie. Mon existence venait à peine de commencer, mais elle me paraissait déjà affreusement longue. Suzama m’écouta lui parler de Yaksha, de Rama et de Lalita, ainsi que de Krishna. Je lui répétai chacune des paroles que Krishna avait prononcées devant moi, et je lui parlai aussi du vœu qu’il m’avait forcé à faire et qui m’interdisait de créer de nouveaux vampires. Je mentionnai le vœu que Krishna avait imposé à Yaksha, l’obligeant ainsi à détruire tous les vampires existant sur la planète. Rêveuse, Suzama m’écouta jusqu’au bout, et quand j’eus terminé mon récit, elle murmura :
— J’ai vu celui que tu appelles Krishna. Il m’est apparu dans de nombreuses visions.
— Raconte-moi ce que tu vois dans ces visions.
Elle se mit à parler d’une voix lointaine.
— Il a l’univers tout entier au fond de ses yeux. Le soleil que nous voyons dans le ciel n’est pas le seul à briller : il y en a beaucoup d’autres partout dans le cosmos. Et toutes ces étoiles innombrables qui brillent à l’intérieur de sa couronne…
Elle réfléchit quelques secondes.
— Tu dois être un monstre tout à fait spécial pour avoir ainsi reçu la grâce de Krishna.
Et je pus enfin me détendre.
Suzama venait de me dire qu’elle consentait à rester mon amie.
Peu de temps après, elle commença à soigner et à guérir les malades et les impotents.
Sa carrière démarra de façon très innocente : Suzama aimait à ramasser des plantes sauvages. Depuis qu’elle était enfant, elle savait instinctivement composer des tisanes et des remèdes, et un petit nombre de personnes souffrantes avaient pris l’habitude de venir chez elle tous les jours, afin de bénéficier de ses soins et de ses conseils. Parfois, Suzama proposait à un malade de rester, et elle lui demandait de s’allonger sur le dos, et de respirer lentement et profondément. Pendant ce temps, elle plaçait la main gauche sur le front de la personne allongée, et la main droite sur sa poitrine, à la place du cœur. Invariablement, le malade se sentait mieux, c’était en tout cas ce que tous les intéressés déclaraient.
Un jour, on lui amena un paralytique. L’homme ne marchait plus depuis qu’un énorme rocher lui était tombé dessus, cinq ans auparavant. D’abord, elle lui prescrivit une décoction de plantes, et elle s’apprêtait à le renvoyer chez lui quand il la supplia de le bénir. À contrecœur, comme si elle pressentait que cette bénédiction allait changer le cours de son existence, Suzama le fit s’allonger par terre, et le pria de respirer profondément. Ensuite, le front couvert de sueur, elle plaça au-dessus de l’homme ses mains qui tremblaient. J’étais incapable de détourner le regard de la scène : au-dessus de la tête de Suzama, une sorte d’aura laiteuse venait d’apparaître. De Suzama émanait littéralement une lumière qui irradiait toute la pièce. Même quand les jambes du paralytique se mirent à tressauter, je ne pus m’empêcher de continuer à fixer le visage angélique de Suzama. C’était maintenant à travers elle que brillaient des myriades d’étoiles.
L’homme put rentrer chez lui à pied.
À la suite de cette guérison, il y eut en permanence une file d’attente devant la maison de Suzama, qui continua à guérir de nombreux malades, bien que la plupart ne fussent pas aussi gravement atteints que le paralytique. Dans un grand nombre de cas, Suzama ne pouvait pas obtenir la moindre amélioration, et elle disait alors que c’était à cause du karma de ces personnes-là. À l’époque, en Égypte, les gens employaient couramment le mot karma, et tout le monde comprenait sa signification.
Mais Suzama préférait quand même prédire l’avenir et enseigner la méditation. Des visions lui avaient révélé certaines techniques de méditation tout à fait originales, liées au culte de la déesse Isis, la Déesse Blanche, dont on symbolise la présence par une étoile blanche. Suzama avait aussi appris à réciter des mantras et à respirer selon une méthode particulière, et parfois, elle mêlait prières et exercices respiratoires. Je fus sa première élève, et aussi la dernière. Et à force de pratiquer son enseignement, mon âme finit par trouver la paix. Suzama fut à la fois mon gourou et mon amie, et j’ai toujours eu le sentiment que je lui serais éternellement redevable.
Un jour, le récit des exploits de Suzama parvint aux oreilles du roi. Ce roi s’appelait Namok, et son épouse, la reine, Delar. Namok avait quarante ans de plus que la reine, et la rumeur prétendait qu’ils ne partageaient pas les mêmes croyances. Namok soutenait la puissante caste des prêtres, les redoutés Setians, dont on disait qu’ils tiraient leur science de la divination de traditions très anciennes, et aussi d’êtres mystérieux venus du ciel. Les Setians adoraient des idoles à l’aspect belliqueux, et toutes avaient la forme d’un crocodile. À l’époque, je cherchais à comprendre pourquoi Isis était prétendument mariée à Osiris, qui était le frère de Set, tout en n’ayant aucune ressemblance avec lui. Les Setians désapprouvaient le culte d’Isis, et ils déclarèrent la guerre à la Déesse Blanche. C’est pour cette raison que Suzama gardait secrètes ses activités de grande prêtresse d’Isis.
Mais ses dons pour la prophétie furent bientôt connus de tous, et elle fut convoquée à la Grande Pyramide. Comme j’étais son amie, je fus autorisée à l’accompagner. En fait, Suzama refusa d’y aller sans moi. Elle connaissait mon immense force physique, et elle se sentait rassurée par ma présence à ses côtés.
Apparemment, la Reine Delar avait fait un rêve que les prêtres et les prêtresses Setians étaient incapables de déchiffrer, et la reine n’était pas contente. Delar voulait que Suzama tente à son tour d’interpréter ce rêve. Nous fûmes conduites dans la grande salle du palais royal, dont le luxe était époustouflant. Jamais l’Égypte ne devait connaître une telle richesse, même au cours des périodes fastes qui allaient suivre. Le sol sur lequel nous marchions était en or massif.
Le roi et la reine étaient présents tous les deux : le vieux et rusé Namok sur son trône d’apparat, Ory, son conseiller spirituel, un homme grand et musclé, assis à sa droite. Delar, le visage dur et fermé, était assise sur son propre trône installé à gauche de son époux. Ce fut Delar qui nous pria de nous approcher, et je remarquai, du coin de l’œil, qu’Ory me fixait obstinément. On aurait pu croire qu’il m’avait déjà rencontrée, ou qu’on lui avait décrit mon apparence physique. Peut-être sa police secrète, les inquiétants initiés Setians qui avaient des espions dans tout le pays, avait-elle remarqué mes habitudes nocturnes… Ory portait une dague spéciale, glissée dans sa ceinture d’argent ciselé, avec laquelle, à en croire la rumeur, il énucléait ses ennemis avant de se régaler de leurs yeux. Précisons qu’en ce temps-là, on croyait que le siège de l’âme se trouvait dans les yeux.
Après avoir éclairci sa royale voix, Delar prit la parole.
— Vous êtes Suzama. Votre réputation vous a précédée, mais pourriez-vous me dire quelle est cette personne qui vous accompagne ?
Suzama s’inclina devant la reine.
— Voici Sita, majesté. Elle est aryenne, ce qui explique pourquoi sa peau est plus claire que la nôtre. C’est mon amie, et ma confidente. Je vous demande de bien vouloir l’autoriser à rester près de moi pendant que j’interpréterai votre rêve.
Delar avait envie d’en savoir plus à mon sujet.
— Sita, venez-vous de cette terre lointaine qu’on appelle l’Inde ? On m’a souvent parlé de votre pays.
À mon tour, je m’inclinai.
— Oui, Majesté, mais bien que je sois loin de mon pays natal, je suis heureuse de profiter de l’hospitalité de votre magnifique royaume.
— Quelles sont les raisons qui vous ont amenée chez nous ? me demanda Ory. Avez-vous fui un quelconque danger ?
— Non, Seigneur. Seul l’amour de l’aventure m’a poussée à voyager.
Se tournant vers Namok, Ory lui murmura quelques mots à l’oreille. Le roi fronça les sourcils, puis il hocha gravement la tête. Le conseiller reprit ensuite son interrogatoire, mais il souriait, et je me pris à songer que ses yeux brillaient d’un éclat sinistre. La main d’Ory ne s’éloignait jamais de la dague qu’il portait à la ceinture.
— Il est peu convenable pour une femme de votre âge d’avoir entrepris, seule, un aussi long voyage, dit Ory. Quels ont été vos compagnons de route, Sita ?
— De simples marchands, Seigneur, qui connaissent bien les pistes depuis l’Inde.
— Vous faites donc du commerce, vous aussi ? insista-t-il.
— Non. Je n’exerce aucune profession en particulier.
— Mais vous vivez pourtant dans la maison des esclaves, dit Ory. Suzama étant une esclave, vous en êtes une autre, sans doute.
Soutenant son regard perçant, je répondis du tac au tac :
— Je ne suis la propriété de personne, Seigneur.
Ma réponse parut amuser Ory. Il garda le silence, mais le magnétisme de mon regard ne semblait pas l’affecter. Peut-être m’avait-il délibérément provoquée…
À nouveau, Delar s’éclaircit la voix.
— Approchez, Suzama, et vous aussi, Sita. Je vais vous narrer mon rêve, et si vous réussissez à l’interpréter, je saurai me montrer généreuse.
Suzama s’inclina.
— Je ferai de mon mieux, Majesté. Mais d’abord, il faut que je sache si vous avez fait ce rêve lors de la dernière pleine lune.
— En effet, déclara Delar, visiblement impressionnée. Comment le savez-vous ?
— Je n’étais pas certaine d’avoir raison, mais je sais que les rêves faits pendant la pleine lune sont particulièrement favorables. Majesté, je vous prie de me raconter votre rêve.
— Je me trouvais dans une vaste étendue plantée d’herbes hautes, au milieu de collines et de bois. Il faisait nuit, mais dans le ciel brillaient des milliers d’étoiles, comme je n’en avais jamais vu auparavant. Beaucoup de ces étoiles étaient d’un bleu intense. Au loin, tout un groupe de gens était en train d’embarquer à bord d’un vaisseau, lui-même d’un violet très lumineux. J’étais censée embarquer moi aussi, je le savais, mais avant de partir, il fallait que je parle à un homme à la longue chevelure noire, et admirablement vêtu. Il se tenait près de moi, une flûte en or à la main. Ses yeux noirs étaient fascinants, il portait une longue tunique bleue, et autour du cou, un bijou magnifique – j’étais hypnotisée par cette pierre étincelante. Et tandis que je contemplais cette merveille, l’homme me dit :
— Que désires-tu savoir ? Je lui répondis que je voulais connaître la loi de la vie. J’ignore pourquoi j’ai dit ça, mais l’homme a répliqué en pointant son doigt vers moi :
— Voici la loi éternelle qui régit la vie.
Delar s’interrompit un bref instant, puis elle reprit :
— Tel fut mon rêve. La scène paraissait incroyablement réelle, et lorsque je me suis réveillée, j’étais partagée entre l’émerveillement et l’incompréhension. J’avais l’impression qu’on venait de me confier un secret très important, que j’étais pourtant incapable de comprendre. Suzama, pouvez-vous m’aider ?
— Majesté, accordez-moi un instant.
Se tournant vers moi, elle me dit en chuchotant :
— Tu as déjà fait un rêve semblable, n’est-ce pas ?
Mes yeux s’écarquillèrent.
— Oui, plusieurs fois, mais comment le sais-tu ?
Suzama se contenta de sourire mystérieusement.
— Qui est cet homme ?
— Il s’agit du grand Krishna, ça ne fait aucun cloute.
— Et pourquoi l’a-t-il montrée du doigt en répondant à sa question ?
— Aucune idée. Krishna était malicieux, et il aimait s’exprimer par énigmes.
— Je crois plutôt qu’il était prudent.
Suzama se tourna alors vers la reine, et lui dit :
— Majesté, l’interprétation que je fais de votre rêve est très simple.
Avec un bel ensemble, le roi et la reine se figèrent sur leur trône, suspendus aux lèvres de Suzama. Même le Grand Prêtre Ory parut tendre de toute sa personne vers elle. Sans doute était-il l’un de ceux qui avaient échoué dans leur tentative de déchiffrer le sens du rêve de la reine.
— Les étoiles bleues symbolisent la lumière bleue de la divinité, déclara Suzama. Vous vous trouviez dans un monde spirituel, lui-même dans le ciel de la spiritualité. L’homme à côté de vous, c’était Notre Divin Seigneur lui-même, venu vous donner des instructions avant votre naissance et votre arrivée dans ce monde-ci, le nôtre. Et la question que vous lui avez posée signifie que vous vouliez savoir quelle serait la loi de la vie qu’il vous faudrait respecter en tant que reine d’Égypte. Vous vouliez savoir ce qu’est la justice, afin de pouvoir décider comment juger ceux que vous vous apprêtiez à gouverner.
Suzama se tut un instant, puis elle dit :
— Il vous en a donné le moyen quand il a pointé le doigt vers vous.
La reine eut l’air offensé.
— Je ne comprends pas.
— Pointez votre doigt vers moi, Majesté.
Ainsi fit la reine. Suzama souriait.
— Ce geste signifie souvent qu’on est en train de porter un jugement sur la personne en question. On montre du doigt celui que nous voulons réprimander, et à qui on explique qu’il s’est trompé, ou qu’il a mal agi. Mais chaque fois, simultanément, on est aussi en train de pointer trois autres doigts vers sa propre personne.
Baissant le regard vers ses mains, la reine sursauta.
— Vous avez parfaitement raison, mais qu’est-ce que ça veut dire, exactement ?
— Cela signifie que les jugements que l’on porte exigent envers quelqu’un, on gagne pour soi-même le triple de la valeur de cette bonne action, mais chaque fois qu’on fait du tort à quelqu’un, c’est l’inverse qui se produit, et on augmente son lot personnel de péchés dans la même proportion. C’est la loi de la vie, et elle est valable pour les reines, les prêtres et les esclaves. Quand on fait quelque chose de bien, on en est récompensé, et quand on fait du mal à quelqu’un, on en fait trois fois plus à soi-même.
Suzama avait les yeux rivés sur la reine.
— Le Seigneur Krishna vous a dit qu’il fallait que vous soyez gentille et bonne, Majesté.
La Reine Delar était très impressionnée.
Le Roi Namok ne savait pas quoi penser.
Le grand prêtre Ory était furieux.
Les principaux acteurs du drame étaient réunis. Le dé avait été lancé.
Restait encore à savoir sur quelle face il s’arrêterait.
Et le nom de la personne qui resterait en vie et qui, par conséquent, remporterait la récompense promise.